RAMON ENRICH
Exposition
THEATRE DU PAYSAGE - TEATRE DEL PAISATGE
Avant-propos
C’est un véritable privilège que d’accéder à l’atelier d’un artiste. Réservé par celui-ci, on l’imagine, aux intimes. Rarement ouvert aux collectionneurs (sauf s’ils comptent justement parmi ces mêmes intimes), on le sait d’évidence. Les galeristes y sont conviés pour les raisons nécessaires à la préparation d’une exposition et pour mieux connaître une œuvre pourtant déjà familière.
En octobre dernier, nous avons retrouvé Ramon Enrich, chez lui en Catalogne, pour choisir les tableaux et un ensemble de sculptures que nous présentons aujourd’hui dans cette exposition personnelle de l’artiste. Et mieux que de gloser sur son œuvre, de manière si abstraite que le propos se perdrait en conjectures discursives sans véritable substance, j’aimerais livrer au lecteur dans des impressions descriptives ce que j’ai vu d’éloquent dans l’atelier. Ainsi, regarder et apprécier in situ les œuvres en préparation permet d’en observer chaque avatar et d’en saisir le sens.
Sans dévoiler le secret de l’artiste ou le mystère de la création des tableaux, sans transgresser la réserve qu’impose la bienséance à la curiosité, je dois dire que c’est une réjouissance de voir parmi le matériel du peintre les nombreuses références à l’art et aux artistes (1) que Ramon Enrich a disposées dans son atelier. Livres d’art, coupures de magazines, catalogues d’exposition, ouverts sur des doubles pages marquées et annotées : ces « sources » sont présentes à chaque endroit où le regard se pose. Chevalet, table de travail, établi, étagères : partout se croisent des citations d’auteurs, textuelles et visuelles, avec les pinceaux, les brosses et les peintures, couleurs, pigments et médiums.
Ainsi se forme un cheminement dans l’atelier, image de la progression de la pensée du peintre depuis un espace intime de conception jusqu’à celui, plus vaste, de réalisation : de grands murs bruts où sont peintes les toiles de grand format fixées à même la paroi. L’une, tout juste préparée, a reçu son gesso et une première ébauche au crayon. Une autre, presque terminée, attend de sécher et une touche ultime.
Si je connais bien maintenant la peinture de Ramon Enrich, je découvre mieux à l’atelier un ensemble conséquent de sculptures qui sont autant des œuvres achevées que de possibles maquettes pour ce que l’on voit in fine dans les toiles. Ces œuvres en volume, faites de matériaux très divers, à l’aspect pourtant si complet, sont aussi disposées à chaque endroit du studio. Elles côtoient les livres ouverts et les croquis. Elles sont elles-mêmes des « esquisses » pour ces bâtiments si particuliers qui sont le motif de l’ensemble des tableaux de Ramon Enrich : bâtisses, tours rondes, tours à degrés, arènes, bassins.
Ces versions miniatures, placées à bonne distance de l’endroit où la peinture s’exécute, pour que le peintre devant sa toile dispose du bon effet de perspective, font écho à des modèles et à des sources d’inspiration d’une tout autre échelle. L’atelier même, « grandeur nature », est une image réelle et tangible des architectures surréalistes (et irréelles) que Ramon Enrich place dans ses compositions. L’intérieur de son atelier, dans la géométrie d’un grand espace d’apparence simple, est pourtant architecturé de pièces et de niveaux qui tiennent d’un dédale personnel propre à la création. Suivre l’artiste pour voir ce qu’il souhaite nous montrer des œuvres parmi lesquelles choisir, c’est franchir des passages de portes qui semblent démesurés, c’est aboutir au-delà d’une échelle de bois ou d’un escalier métallique à une hauteur insoupçonnée, dans une pièce dont les murs a priori sans ouverture ne laissent rien deviner de la grande clarté.
En passant d’un niveau à l’autre de cette ancienne tannerie à la façade ocre rythmée de baies en plein cintre, d’un demi-étage à une grande pièce qui s’ouvre sur l’extérieur et le paysage de Catalogne, laissant voir au loin une rivière encaissée dans un canyon que franchit un pont de béton fait d’une unique arche brutaliste, nous ne manquons pas de faire remarquer à Ramon qu’il vit et peint dans un « décor » qui ressemble en tout point à celui de ses peintures. En guise d’acquiescement, avec une générosité qui l’honore, Ramon Enrich nous fait visiter deux lieux qui sont, je pense, l’essence même de la pensée architecturale qu’il place, de manière picturale, au cœur de son travail de peintre.
Je m’autorise à utiliser le terme « essence » quand j’entends et reçois tout l’enthousiasme que Ramon porte à l’architecture totale du cimetière d’Igualada. À très peu de distance de l’atelier, ce lieu de paix a été conçu et réalisé par les architectes Enric Miralles et Carme Pinós au tournant des années 90. Œuvre d’architecture autant que de land art, la poésie du lieu tient dans la réconciliation de la mort et de la vie, des structures brutalistes de béton et d’une nature laissée à son libre cours (en apparence). Comme dans les tableaux de Ramon Enrich, la nature environnante est la part nécessaire à la révélation de l’architecture et de son caractère surnaturel : perspective exacerbée, passages dissimulés, escaliers en lévitation, portes illusoires, masses de béton suspendues comme des rayons de lumière. Tout est métaphysique dans ce décor. Tout est théâtral. On comprend avec évidence comment le lieu inspire Ramon. Son art tient autant du rêve que de la géométrie. L’un féconde l’autre. Le songe ET la raison engendrent — pour paraphraser Goya — un univers transcendé.
De théâtralité et de métaphysique, il est question également dans l’église baroque d’Igualada, qui se trouve à l’immédiate proximité de l’atelier. L’extrême ornementation du retable pourrait être totalement étrangère aux peintures de Ramon Enrich, qui ne tarit pourtant pas de commentaires alors que nous contemplons la magnificence d’un chef-d’œuvre du baroque catalan. Si le peintre contemporain a fait le choix, lui aussi parfaitement contemporain, de la sobriété esthétique, l’esprit de son œuvre reste éminemment baroque.
Se jouant de la réalité dans une géométrie impossible qui soutient une architecture faite d’illusions, Ramon Enrich perpétue cette pensée baroque qui non seulement admet, mais aussi proclame, que la dure et brutale réalité offre toujours une large perspective sur la transcendance. Le spectateur de ses tableaux y est invité.
Arnaud Pagnier, novembre 2026
Télécharger le catalogue de l’exposition “Théâtre du Paysage”